
Le 23 octobre 2026, Le Temps a publié dans sa rubrique Économie un long entretien intitulé « Les huit grands dilemmes : comment investir sans maux de ventre », donnant la parole à Philipp Merkt, Chief Investment Officer (CIO) de PostFinance. En apparence, ce texte se présente comme un guide de sagesse patrimoniale pour investir en Suisse sans subir les pièges des marchés. En réalité, deux indices encadrent la lecture : la signature « NZZ Story Lab » — l’agence de contenus sponsorisés du groupe — et les paramètres de diffusion publicitaire sur les réseaux sociaux (utm_medium=paid&utm_source=meta). Dix-huit mois après notre réponse à leur chronique de décembre 2024 (Prendre le temps de corriger Le Temps : Bitcoin démystifié), ce nouveau chapitre mérite une lecture chirurgicale : que nous dit l’évolution du discours dans les colonnes du quotidien romand, pourquoi Bitcoin est-il totalement effacé du tableau d’allocation de PostFinance, et combien coûtent réellement les frais de gestion bancaires face à l’auto-garde ?
1. De 2013 à 2026 : la trilogie du Temps et les « huit grands dilemmes » de PostFinance
Pour mesurer le chemin parcouru sur la question monétaire en Suisse, il suffit de juxtaposer trois jalons publiés dans les colonnes du Temps sur treize ans :
- Acte I — 18 décembre 2013 (le déni frontal, Bitcoin à ~630 USD) : le quotidien titrait sans nuance « Le bitcoin ? Une bulle, un montage Ponzi et un désastre environnemental ». L’actif naissant était balayé comme une anomalie passagère vouée à l’extinction.
- Acte II — Décembre 2024 (le découragement paternaliste, Bitcoin autour de 95 000 USD) : face à un réseau désormais capitalisé en milliers de milliards, l’angle se déplaçait vers la dissuasion psychologique avec « Cinq bonnes raisons de ne pas acheter de cryptomonnaie » (peur d’arriver trop tard, absence supposée d’utilité, volatilité). Nous avions alors repris et réfuté chacun de ces cinq arguments dans notre dossier Prendre le temps de corriger Le Temps : Bitcoin démystifié. En 2025 et 2026, la couverture éditoriale du journal a continué d’osciller entre le commentaire de cours à court terme (« Ce n’est pas la fin du bitcoin » en février 2026, ou le qualificatif d’instrument « un peu schizophrène » en janvier 2026) et l’assimilation systématique de Bitcoin à un actif purement spéculatif.
- Acte III — 23 octobre 2026 (l’aveu monétaire… suivi de l’omission sponsorisée) : dans « Les huit grands dilemmes : comment investir sans maux de ventre », le propos change radicalement de point de départ. Le directeur des investissements de PostFinance énonce noir sur blanc le constat que les épargnants en Bitcoin formulent depuis plus d’une décennie : « L’inflation rampante a tendance à réduire le pouvoir d’achat sur le compte épargne » et « si l’on met de côté les micro-intérêts actuels, il n’existe pas de rendement sans risque pour les investissements en francs ».
Ont-ils enfin compris quelque chose ? Sur le diagnostic monétaire, l’aveu est complet : conserver ses liquidités sur un compte bancaire en francs suisses condamne l’épargnant à une érosion lente mais certaine de son pouvoir d’achat. Mais dès qu’il s’agit de proposer des solutions pour investir en Suisse, ce contenu sponsorisé opère un filtrage très précis : il oriente méthodiquement le lecteur vers les enveloppes facturées chaque année par la banque et passe sous silence la seule réserve de valeur numérique permettant d’acheter du Bitcoin en Suisse sans frais de garde en auto-garde.
2. L’absent de « l’équipe de football » patrimoniale : où est passé Bitcoin chez PostFinance ?
Au quatrième point de son analyse (« Le bon mélange : quelle classe d’actifs l’emporte ? »), Philipp Merkt compare un portefeuille bien construit à une équipe de football composée de cinq postes :
- Les actions en attaquants pour la croissance à long terme ;
- Les obligations en défense pour les revenus d’intérêts ;
- L’immobilier au milieu de terrain pour les flux réguliers ;
- L’or dans les cages de gardien de but comme « protection en cas de crise grave » ;
- Les liquidités sur le banc des remplaçants.
Dans cette feuille de match publiée fin octobre 2026, Bitcoin ne figure ni sur le terrain, ni sur le banc de touche. L’omission est d’autant plus singulière que :
- PostFinance commercialise elle-même une offre crypto et Bitcoin depuis février 2024 auprès de ses clients particuliers, en partenariat avec la banque réglementée Sygnum ;
- Trois jours avant la parution de ce texte, le 20 octobre 2026, la FINMA a agréé le premier ETF Bitcoin de droit suisse (BBIT) régi par la Loi sur les placements collectifs (LPCC) pour une cotation sur SIX Swiss Exchange ;
- Au point 8 de ce même article, le CIO de PostFinance souligne que « ce qui est déterminant, c’est le fait que les classes d’actifs choisies réagissent le plus indépendamment possible les unes des autres » — tout en écartant le seul actif monétaire au porteur dont l’offre est mathématiquement plafonnée à 21 millions d’unités et indépendante de toute banque centrale.
Pourquoi un établissement qui vend pourtant des cryptomonnaies dans son application choisit-il de ne jamais mentionner Bitcoin lorsqu’il achète un espace publicitaire pour éduquer les épargnants romands ? La réponse ne relève pas de la théorie financière, mais de la structure du compte de résultat de PostFinance.
3. PostFinance, frais de gestion et contrainte légale : pourquoi la banque a besoin de vos commissions récurrentes
Pour comprendre l’intérêt financier de PostFinance, il faut revenir à une particularité unique du droit fédéral suisse : l’article 3 alinéa 3 de la Loi fédérale sur l’organisation de la Poste (LOP, RS 783.1). Contrairement aux banques cantonales, à UBS ou à Raiffeisen, PostFinance a l’interdiction légale d’octroyer des crédits et des hypothèques en propre à des tiers (le Conseil des États a d’ailleurs refusé à l’unanimité d’entrer en matière sur la levée de cette interdiction en mai 2022).
Or, dans le modèle bancaire helvétique traditionnel, ce sont les prêts hypothécaires qui permettent de transformer les dépôts des clients en marge d’intérêts. Privée de ce levier sur un patrimoine géré d’environ 120 milliards de francs et près de 3 millions de clients, PostFinance subit une contrainte structurelle majeure : pour dégager du bénéfice sans prêter directement, elle doit impérativement développer ses opérations de commissions (opérations indifférentes). Concrètement, son objectif stratégique consiste à convaincre ses déposants de transférer leurs francs du compte épargne vers des solutions de placement maison qui prélèvent un pourcentage récurrent sur l’encours (Assets Under Management, AUM), année après année.
E-gestion de patrimoine PostFinance et fonds : notre avis sur la grille des frais bancaires
La consultation de la Liste des prix des solutions de placement officielle de PostFinance et de ses brochures produits permet d’établir un avis objectif et chiffré sur ce que coûtent réellement l’e-gestion de patrimoine PostFinance, ses mandats de conseil et ses fonds face à la détention directe :
| Solution d’épargne / d’investissement | Frais d’entrée / de transaction | Frais récurrents annuels (banque + produit) | Portabilité / Retrait en propre |
|---|---|---|---|
| E-gestion de patrimoine PostFinance (dès 5 000 CHF) | Inclus (hors droit de timbre et change) | 0,75 %/an de frais de service (HT) + TER des fonds (0,30 % à 1,20 %/an) = ~1,05 % à 1,95 % par an | Transfert de titres vers une banque tierce impossible |
| Conseil en placement Plus PostFinance (dès 80 000 CHF) | 250 transactions/an incluses (hors taxes) | 0,90 %/an (min. 720 CHF/an HT) + TER des fonds (0,30 % à 1,50 %/an) = ~1,20 % à 2,40 % par an | Transfert de titres vers une banque tierce impossible |
| Fonds self-service / Conseil en fonds Base | Commission d’émission de 0,50 % à 0,75 % par achat | 0,15 % à 0,25 %/an (dépôt HT) + TER des fonds (0,30 % à 2,00 %/an, rétrocessions incluses) | Transfert impossible pour les PostFinance Fonds (100 CHF/pos. sinon) |
| Offre Crypto PostFinance (circuit fermé en USD) | 0,95 % par ordre (achat et vente) + marge de change CHF/USD | 0,15 % par an (HT) de frais de tenue du portefeuille crypto | Aucun retrait ni envoi vers un portefeuille externe (circuit fermé) |
| Bitcoin en auto-garde (Relai / Mt Pelerin → BitBox02) | Frais de courtage unique à l’entrée (~0,5 % à 1,0 %) | 0,00 % par an (0 CHF de frais de garde, de gestion ou de TER) | Propriété intégrale des clés privées, transférable 24h/24 sans tiers |
Ce tableau éclaire immédiatement le point 7 de l’article du Temps (« Frais : quand des frais de gestion supplémentaires sont-ils utiles ? »). Dans un premier paragraphe, l’interviewé énonce une vérité mathématique implacable : « Chaque franc versé au titre de frais rogne directement le rendement. Au fil des années, cette déduction atteint un montant très élevé, du fait des intérêts composés. Des frais de gestion annuels supérieurs ou inférieurs de 1 % donnent lieu à des différences considérables après des décennies. » Mais dès le paragraphe suivant, l’article renverse la conclusion pour légitimer la tarification maison : payer des frais élevés « vaudrait la peine » dès lors qu’un conseil bancaire permettrait d’éviter des erreurs émotionnelles.
Investir en Suisse : la mathématique des frais bancaires composés sur 20 ans
Vérifions par le calcul ce que représente réellement une ponction annuelle de 1,50 % par an (combinaison typique d’un mandat d’e-gestion de patrimoine ou de conseil à 0,75 %–0,90 % et d’un TER moyen des fonds sous-jacents de 0,60 %–0,75 %) sur un capital de 100 000 CHF placé pendant 20 ans :
- Dans un scénario de rendement brut de 6 % par an : sans frais récurrents (0 %/an), le capital atteint 320 714 CHF au terme des vingt années. Avec 1,50 % de frais annuels composés (rendement net ramené à 4,5 %/an), le capital final tombe à 241 171 CHF. L’épargnant abandonne 79 543 CHF en route — soit près d’un quart (24,8 %) de la valeur finale de son patrimoine — au seul bénéfice des intermédiaires.
- Même dans un scénario de stagnation des marchés (0 % de performance réelle) : la banque prélève sa commission chaque trimestre sur l’encours moyen, que l’année boursière soit positive ou négative. Après 20 ans à 1,50 % de frais annuels, un capital stagnant de 100 000 CHF est amputé de 26 080 CHF (il ne reste que 73 920 CHF). La banque encaisse une rente certaine ; le client porte seul l’intégralité du risque de marché.
4. PostFinance Crypto et Bitcoin : pourquoi le « Bitcoin bancaire » en circuit fermé ne suffit pas
On pourrait objecter que PostFinance propose tout de même l’achat de Bitcoin dans son application e-finance. Mais la lecture de sa fiche officielle (Descriptif produit Crypto, réf. 460.380) révèle deux mécanismes qui expliquent à la fois pourquoi cette offre PostFinance crypto est moins rentable pour la banque qu’un fonds maison, et pourquoi elle demeure pénalisante pour l’épargnant :
- Du côté de la banque : un client qui achète et conserve du Bitcoin sans multiplier les allers-retours ne génère que 0,15 % par an de frais de tenue de portefeuille chez PostFinance, contre 0,75 % à 0,90 % par an (plus les rétrocessions ou le TER des fonds maisons) dans un mandat d’e-gestion de patrimoine ou un fonds stratégique. Pire encore pour l’établissement : si le client découvre le fonctionnement réel de Bitcoin et décide d’acheter du Bitcoin en Suisse sans frais de garde via un courtier spécialisé, 100 % des francs quittent le bilan de PostFinance et 100 % des commissions futures disparaissent.
- Du côté de l’épargnant : l’offre crypto de PostFinance impose non seulement 0,95 % de frais de négoce par ordre (libellé en dollars américains, ce qui ajoute une conversion CHF/USD) et 0,15 % par an de frais de garde, mais elle stipule surtout : « Transfert (réception et envoi) : Pas disponible actuellement ». L’acheteur ne détient aucune clé privée ; il possède une simple créance comptable en circuit fermé qu’il est contraint de revendre chez PostFinance en payant une seconde fois 0,95 % de courtage et le spread de change.
5. Acheter Bitcoin en Suisse sans frais de garde : appliquer les principes de prudence jusqu’au bout
Le paradoxe le plus instructif de ce publireportage publié dans Le Temps est que les règles de bon sens financier qu’il énonce aux points 1, 3, 6, 7 et 8 sont excellentes — à condition de les appliquer jusqu’au bout, sans s’arrêter à la porte des produits bancaires :
- Dilemme n° 1 (« Le temps passé sur le marché prime sur le market timing : mettre en place un plan d’épargne automatique ») : lisser ses achats à intervalles réguliers (Dollar-Cost Averaging ou DCA) est précisément la méthode de référence pour accumuler du Bitcoin sans subir le stress de la volatilité à court terme.
- Dilemme n° 6 (« S’astreindre à une discipline plutôt que réagir à la FOMO ») : au lieu d’acheter sous le coup de l’euphorie médiatique et de vendre dans la panique, un virement permanent mensuel en francs suisses converti automatiquement en satoshis neutralise le biais émotionnel — sans avoir besoin de payer 0,90 % par an à un conseiller pour « éviter de mauvaises décisions ».
- Dilemmes n° 7 et n° 8 (« Chasser les frais composés et refuser les structures imbriquées opaques ») : la structure la plus simple, la plus transparente et la plus économique en Suisse consiste à détenir un actif au porteur sans intermédiaire. Une fois vos bitcoins transférés sur un portefeuille matériel helvétique tel qu’une BitBox02 via un plan d’épargne programmé chez Relai ou Mt Pelerin, vos frais de gestion annuels tombent définitivement à 0 CHF.
Le constat de Bitcoin Valais
En treize ans, le discours publié dans les colonnes du Temps est passé du mépris frontal de Bitcoin (2013) au scepticisme dissuasif (2024), puis aujourd’hui à un publireportage bancaire qui valide intégralement le diagnostic sur l’érosion monétaire du franc suisse tout en orientant l’épargnant vers des fonds facturés chaque année. Il n’y a là aucune malice personnelle, mais la simple mécanique d’un modèle d’affaires : une banque qui vit de ses commissions sur encours ne fera jamais la promotion d’un instrument d’épargne qui permet à chaque citoyen suisse d’être son propre dépositaire gratuitement. À l’épargnant de distinguer désormais le conseil patrimonial de la brochure commerciale.
Questions fréquentes (FAQ) : PostFinance, frais de gestion et Bitcoin en Suisse
1. Quels sont les frais réels de l’e-gestion de patrimoine et des fonds chez PostFinance ?
En e-gestion de patrimoine PostFinance (accessible dès 5 000 CHF), la banque facture 0,75 % par an de frais de service (HT), auxquels s’ajoutent les frais courants des fonds sous-jacents (TER de 0,30 % à 1,20 % par an), soit une ponction totale d’environ 1,05 % à 1,95 % par an. Dans le mandat Conseil en placement Plus (dès 80 000 CHF), la commission de service passe à 0,90 % par an (minimum 720 CHF/an HT) plus le TER des fonds, soit environ 1,20 % à 2,40 % par an. En outre, les parts de fonds détenues dans ces solutions ne peuvent pas être transférées vers une banque tierce : le client doit liquider ses positions s’il souhaite changer d’établissement.
2. Peut-on retirer ses bitcoins achetés sur PostFinance vers un portefeuille externe (BitBox02, Ledger) ?
Non. L’offre crypto de PostFinance fonctionne intégralement en circuit fermé : elle prélève 0,95 % de commission par ordre (achat et vente facturés en dollars américains, avec marge de change CHF/USD) ainsi que 0,15 % par an de frais de garde, et n’autorise ni le dépôt ni le retrait des bitcoins sur la blockchain vers un portefeuille matériel personnel (tel qu’une BitBox02 ou un Ledger). Pour détenir de vrais bitcoins en auto-garde sans frais annuels (0 CHF/an), il faut passer par un service suisse livrant directement sur votre adresse Bitcoin personnelle, comme Relai ou Mt Pelerin.
3. Pourquoi PostFinance ne peut-elle pas octroyer d’hypothèques en propre ?
En vertu de l’article 3 alinéa 3 de la Loi fédérale sur l’organisation de la Poste (LOP, RS 783.1), il est légalement interdit à PostFinance d’octroyer des crédits et des hypothèques en propre à des tiers. Privée de cette source traditionnelle de marge d’intérêts qui finance les autres banques suisses, PostFinance dépend structurellement des commissions récurrentes prélevées sur ses solutions de placement et ses fonds maison.
Sources et références
- Le Temps / NZZ Story Lab — « Les huit grands dilemmes : comment investir sans maux de ventre » (entretien sponsorisé avec Philipp Merkt, CIO de PostFinance, 23 octobre 2026)
- Bitcoin Valais — « Prendre le temps de corriger Le Temps : Bitcoin démystifié » (9 décembre 2024)
- RS 783.1 — Loi fédérale sur l’organisation de la Poste (LOP), art. 3 al. 3 (interdiction d’octroyer des crédits et des hypothèques à des tiers)
- PostFinance SA — Liste des prix des solutions de placement (E-gestion de patrimoine, Conseil en fonds Base, Conseil en placement Plus, Fonds self-service)
- PostFinance SA — Descriptif produit Crypto (frais de négoce de 0,95 %, tenue de portefeuille de 0,15 % p.a. et absence de transfert externe)
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